Jamais de citation d’ouverture
Je ne parle pas de l’auteur de la citation du sujet, mais d’un autre auteur, dont vous auriez appris une citation pendant l’année. Il faut absolument bannir cette pratique : les rapports de jury signalent ce défaut chaque année, et pourtant il revient toujours.
La citation du sujet est maître en son royaume. On ne commence jamais avec une autre citation qui viendrait lui faire concurrence. Jamais, à aucun moment.
Un rapport de jury le formule ainsi :
« L’entrée en matière, dite encore accroche ou amorce, doit être brève et servir véritablement le sujet. Il n’est absolument pas utile de convoquer une autre citation liminaire dont le rapport avec le sujet du jour est oiseux ou incertain. Il est nettement plus efficace et courageux de procéder à une conceptualisation préliminaire. »
Le jury sait qu’une citation d’ouverture est une façon de se cacher derrière quelqu’un. Certains rapports le disent de façon plus cruelle : une citation étrangère au sujet laisse surtout penser que le candidat regrette qu’on ne lui ait pas soumis un autre sujet.
1. L’amorce : une première conceptualisation, ancrée dans le réel
L’introduction commence par une amorce qui est une première conceptualisation du problème sur lequel la citation nous invite à réfléchir. Conceptualiser, ici, c’est poser par vous-même, en deux ou trois phrases, la notion et le problème central du sujet, et en montrer la tension : mettre au jour un problème, une insatisfaction, un questionnement philosophique.
Je vous conseille de partir du réel, là encore, parce qu’en français-philo on a toujours les deux pieds dans le réel. Cet ancrage peut venir de faits scientifiques, de faits historiques, ou de la vie quotidienne, pourvu que ce ne soit pas trop trivial. Les rapports de jury citent des amorces très diverses qui ont plu : une parabole de Schopenhauer, un tableau, le quiet quitting, des images générées par intelligence artificielle…
L’important est que l’amorce engage une trajectoire. Elle ouvre un entonnoir : on commence large, dans le réel, puis de phrase en phrase on resserre jusqu’au sujet, puis jusqu’à la problématique. Il faut qu’on entende un écho lointain de votre problématique dès les premiers mots de votre copie. Et attention, l’amorce ne doit pas être trop longue : il faut arriver vite au sujet et à sa problématisation.
2. La citation, recopiée en entier
On introduit ensuite la citation du sujet. Elle doit être recopiée intégralement, avec le nom de son auteur et, si on le connaît, l’ouvrage dont elle est tirée. Un rapport de jury des Mines le rappelle : il convient de recopier la citation entièrement ; trop de candidats n’en écrivent que les premiers mots suivis de points de suspension, et le nom de l’auteur doit être mentionné.
C’est parfois un peu long, mais il faut le faire : c’est le jeu de l’exercice académique.
3. L’analyse : reformuler, définir, problématiser
C’est peut-être le moment le plus difficile de l’introduction.
- On commence par reformuler la citation : on formule avec ses propres mots la thèse défendue par l’auteur. Un peu de paraphrase est autorisée dans un premier temps.
- Mais il ne faut pas s’en contenter : il faut problématiser, c’est-à-dire faire surgir ce qui fait tension dans la citation, sa faille, son caractère insatisfaisant ou excessif.
- Ce travail s’appuie sur la définition des mots du sujet, qui permet de commencer à interroger la citation et à montrer ce qui fait problème en elle.
À ce moment de l’introduction, vous voulez montrer à votre lecteur que quelque chose ne va pas de soi. Faites ce travail avec le plus grand sérieux : il est très scruté par les jurys.
4. La problématique
Vous annoncez ensuite votre problématique. Avec les deux gabarits de la leçon précédente, il n’y a aucune difficulté. Deux mises en garde seulement :
- Ne mélangez pas interrogation directe et interrogation indirecte. L’interrogation indirecte interdit le point d’interrogation et l’inversion sujet-verbe. On n’écrit pas « Je te demande : est-ce que tu vas bien ? » mais « Je te demande si tu vas bien. »
- Bannissez « dans quelle mesure ». Les jurys s’échinent à le dire : cette formule ne permet pas d’engager un dialogue satisfaisant avec un sujet qui est, par nature, insatisfaisant.
5. L’annonce du plan et des œuvres
On annonce son plan de la manière la plus claire possible pour le correcteur. Ce n’est pas un moment de grand style : c’est un moment de clarté. N’oubliez pas de mentionner les œuvres au programme sur lesquelles vous allez vous appuyer, et faites très attention à l’orthographe des noms des auteurs : une faute sur le nom d’un auteur au programme fait très mauvais effet.
Et la longueur ?
L’introduction ne doit pas être plus longue qu’une de vos grandes parties. On a envie de détailler, d’analyser, je le comprends fort bien : efforcez-vous pourtant d’être le plus synthétique possible.
Une introduction rédigée, commentée
Voici une introduction que j’ai rédigée sur le sujet suivant, tiré de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau : « Jamais la nature ne nous trompe ; c’est toujours nous qui nous trompons. »
L’amorce, les deux pieds dans le réel.
Pour pouvoir attraper les insectes volant à la surface de l’eau, certains poissons sont capables d’étonnantes capacités de calcul et d’anticipation. Alors même que l’eau, par l’effet de la réfraction, pourrait les induire en erreur en déplaçant la vraie position de leur proie, ces poissons anticipent, avant même de franchir l’écran aquatique, le lieu sur lequel ouvrir les mâchoires. La nature aurait pu tromper l’animal ; ce dernier, par un effort de son intellect, parvient à ne pas rentrer bredouille de son assaut. L’intelligence peut donc accéder à la vérité des lois de la nature, que les êtres vivants pourraient considérer comme des illusions ou des mirages trompeurs.
L’amorce s’ancre dans un savoir scientifique : si le sujet s’y prête, vous pouvez mobiliser ce que vous avez appris par curiosité personnelle. Et dès les premières lignes, l’entonnoir commence : j’amène l’idée que la nature peut nous tromper, puisque la réfraction de l’eau pourrait tromper le poisson. Je problématise déjà.
La citation : auteur, œuvre, citation.
C’est sans doute la raison pour laquelle Rousseau écrit dans l’Émile : « Jamais la nature ne nous trompe ; c’est toujours nous qui nous trompons. »
La formule « c’est sans doute la raison pour laquelle » fait la transition entre l’amorce et le sujet, recopié en entier.
L’analyse, puis la problématisation.
Ce que suggère Rousseau, c’est donc que toute erreur humaine provient non pas d’un monde qui pourrait tromper l’intelligence, mais bien d’une faute dans l’appréhension du réel et dans son analyse par l’esprit humain. Ainsi, l’affirmation de l’auteur de l’Émile invite à penser la nécessité de réformer nos méthodes et notre regard sur le monde, et à abandonner toute aigreur à son égard : notre incompréhension du monde et de ses lois relève de notre seule responsabilité. Cependant, Rousseau fait ainsi de la nature le seul étalon possible de la vérité, comme si toute connaissance vraie devait être validée et mise en conformité avec elle, qu’il est pourtant bien malaisé de rencontrer et d’auditer. Bien habile serait celui qui pourrait sans danger recevoir le tampon sûr et authentique de la nature sur les vérités qu’il énonce.
Vous l’avez peut-être remarqué : je ne définis pas explicitement les termes du sujet, mais je confronte plusieurs points de vue qui mettent au jour les différents aspects de chacun de ses mots. Je confronte la notion de nature et l’idée de tromperie.
La problématique.
Dès lors, n’y a-t-il pas un risque à considérer que la nature conduit toujours l’esprit humain vers la vérité ? L’être humain ne devrait-il pas plutôt garder un œil inquiet sur ce qu’il peut faire dire à la nature ?
On entend que je vais entrer dans un dialogue dialectique avec le sujet : je fais exactement ce qui est attendu pour cet exercice.
La suite : deux ou trois parties ?
Reste une question qui vous taraude tous : faut-il écrire une dissertation en deux ou en trois grandes parties ? Je vous donne la réponse dans la leçon suivante.
